Quand les riches devraient s’appauvrir…

Publié le par pierrôt

Quand les riches s’enrichissent, tout le monde en profite. Car avec leur argent, les riches font de l’or. Alors que les pauvres, c’est bien connu, transforment tout ce qu’ils touchent en plomb. Cette idée reprise en boucle par les libéraux américains – depuis Reagan jusqu’à l’avorton Bush Jr - et recouverte de l’anglicisme chic du « trickle-down effect(1) » commence à avoir sacrément du plomb dans l’aile. Jusqu’à présent, une des justifications majeures du libéralisme et du « toujours plus de libéralisme » a reposé sur l’idée simpliste selon laquelle l’enrichissement des riches profitait à tout le monde (version carotte). Et aussi sur celle, plus menaçante, selon laquelle empêcher les riches de s’enrichir davantage (en les taxant par exemple) aurait, au bout du compte, des effets négatifs pour tout le monde (c’est la version bâton). Bref, en bridant le désir d’enrichissement des riches on aboutirait à une situation où tout le monde serait finalement moins bien loti, y compris les plus pauvres dont tout le monde souhaite, ça va de soi, l’amélioration du sort. Bref, la situation serait « absolument » moins bonne pour tout le monde. D’où la répétition ad nauseam de cette formule typiquement libérale : « ce n’est pas un bon service à rendre aux pauvres que de taxer les riches » (…ou d’infliger à ces couches privilégiées toute autre misère passagère dont le pouvoir politique pourrait avoir l’idée).

Passons rapidement sur la méthode d’argumentation qui conteste un fait certain – il est incontestable que redonner aujourd’hui une partie de la richesse des catégories les plus aisées aux plus pauvres améliore le sort de ces derniers – sur la base d’une simple conjecture non vérifiée et, en tout état de cause, difficilement vérifiable. Cette méthode est très critiquable. Car à supposer que cela soit vrai, il sera toujours possible de faire plus ou moins rapidement machine arrière. On peut très légitimement soutenir que le risque encouru est minime en comparaison de la certitude d’amélioration acquise pour le moyen terme. Les dominants et les privilégiés seraient-ils devenus à ce point risquophobes ?

Venons en au fond. Le capitalisme s’accompagne d’une prédation massive des ressources de la planète. Il n’est pas besoin aujourd’hui d’avoir une pensée « radicale » pour le constater : le fonctionnement de l’économie capitaliste et des institutions qui l’organisent conduit l’humanité vers une situation d’appauvrissement absolu. C’est-à-dire une situation où, globalement, par rapport à la population de la planète, les ressources disponibles se réduisent ou vont très prochainement se réduire(2). L'envolée des cours du pétrole et la flambée des prix alimentaires en sont les signes les plus visibles. Certes, la spéculation des marchés amplifie depuis quelques mois ce phénomène. Mais la crise écologique qui s’annonce sera difficilement évitable. Et ce n’est certainement pas l’enrichissement encore plus démesuré des plus riches qui permettra d’y apporter une réponse. C’est là que le capitalisme atteint, aujourd’hui, une limite.

La force du capitalisme a résidé, dans une large mesure, dans sa capacité à développer les forces productives et à accroître la production. Ce fut le cas au moment de la révolution industrielle. Déjà à l’époque, des voix s’étaient élevées pour dénoncer les dégâts écologiques que cette vague d’industrialisation amenait dans son sillage et, aussi, pour critiquer les fondements d’une économie politique tronquée qui légitimait ce bouleversement(3). D’autres voix se sont élevées, on le sait, pour dénoncer l’accaparement de ce surplus par les classes dominantes. Même dans le champ de l’économie orthodoxe, une meilleure répartition des richesses apparaissait nécessaire après ce « bond en avant ». Un des représentants majeurs du courant utilitariste, l’économiste John Stuart Mill, écrivait ainsi en 1847: « C’est seulement dans les pays retardés du monde que l’accroissement de la production est un objectif important : dans les plus avancés, ce dont on a besoin sur le plan économique est une meilleure distribution(4) » . Ce qui montre que, quand les normes de niveau de vie évoluent rapidement, la question de la répartition des richesses apparaît bien comme la question majeure de l’économie politique.

Faute de réponse satisfaisante à cette question, les tensions attisées par le système capitaliste ont atteint dans la première moitié du 20ème siècle un degré inégalé. En l’espace de trente ans, deux guerres mondiales et une crise économique majeure ont ravagé la planète. Après un tel chaos, personne ne pouvait contester la nécessité d’une intervention publique pour réguler le jeu des forces du marché. Une nouvelle accélération du rythme de production a permis de masquer les conflits de répartition. Le niveau de vie moyen a certes progressé beaucoup plus vite qu’auparavant, mais à un rythme très différent selon les catégories sociales. Les couches les plus aisées ont été les premières bénéficiaires des nouveaux produits de consommation tandis que les catégories ouvrières y ont accédé bien plus tard. Ce décalage a nourri dans les couches populaires le sentiment de faire partie de celles et ceux à qui « il manquera toujours cent balles(5) ». La stratégie du « trickle down » mais avec beaucoup d’effets retard…

Le schéma qui se dessine pour les décennies à venir est bien différent. La pression qui s’exerce déjà aujourd’hui sur les ressources naturelles (pour ne parler que de ce type de ressources) est telle qu’il est exclu, compte tenu de la croissance prévisible de la population mondiale, d’accélérer encore davantage la croissance de l’économie. L’enjeu ne sera plus, pour les classes dominantes, d’être les premières à bénéficier des nouveaux « gadgets » de la société de consommation (même si les consommations ostentatoires, i.e. de luxe , restent un des signes d’appartenance à la tribu, comme les Rollex…). Il s’agira davantage d’être les derniers à pouvoir encore s’offrir le « luxe », en quelque sorte, d’un mode de consommation aujourd’hui courant dans les pays riches de la planète mais qui risque de devenir de plus en plus inaccessible pour des proportions croissantes de la population(6).

Dans ce contexte, la stratégie du « trickle down » devient totalement obsolète et les priorités se retrouvent inversées. Quand les ressources deviennent de plus en plus rares, la meilleure stratégie consiste à faire des économies (et non pas à promettre un avenir encore plus riche en consommations de toute sorte). Et la première chose à faire pour réaliser des économies, c’est de supprimer ou de réduire le superflu. Voilà la première idée « de bon sens » qu’il faut désormais mettre en œuvre. On pourrait disserter sur la notion de superflu et soutenir, sans jouer sur les mots, que le superflu est nécessaire. Ce qui signifie, notamment, que les pauvres ont aussi droit, comme les autres catégories de la population, à une part de ressources pour satisfaire plus que le « nécessaire ». Tout le monde est donc concerné par cette stratégie. Mais si la priorité est de limiter rapidement les ressources dépensées dans ce superflu, il est clair que les catégories les plus privilégiées sont les premières concernées.

Pour le dire autrement, l’enjeu du 21ème siècle n’est pas de produire encore davantage avec la meilleure efficacité productive de façon à améliorer (en théorie !) la situation de tous, mais de rechercher le meilleur équilibre entre les ressources produites et les besoins de la population. On pourrait dire : enfin ! Dans un contexte de ressources raréfiées, on peut - au moins - très fortement douter de la capacité du capitalisme (adepte fervent de la « fuite en avant » et de l’accumulation indéfinie) à résoudre cette question. En tout état de cause, la promesse du « trickle down » n’est plus crédible dans ce contexte. Conclusion : si les riches devaient, comme toujours, être à l’avant-garde du « progrès », aller devant les autres, alors ils devraient, dans un monde qui s’appauvrit, être les premiers à s’appauvrir. On commence quand ?


(1) Les libéraux ont l’habitude de parler de théorie à propos de n’importe quelle idée simple qui pourrait occuper pendant des heures les piliers de bistrots. Un bon exemple est la courbe de Laffer et la prétendue théorie selon laquelle « trop d’impôt tue l’impôt ». En fait, on habille là sous le nom de théorie une simple hypothèse, voire une pure spéculation. C’est la même chose pour la Trickle-Down Economics. Il s’agit simplement de désigner l’idée selon laquelle la richesse donnée (ou laissée) aux riches « redescend » ou « file » vers les pauvres, dans un mouvement quasi-naturel ( Wealth trickles down from the rich to the poor). Comme c’est naturel et de bon sens, ce n’est pas la peine de le démontrer. C’est donc aux adversaires de cette « théorie » de s’épuiser à contrebattre cette idée fausse.

(2) La notion de « ressources » ne se limite pas aux biens matériels, elle est bien plus large. Voir par exemple la définition que Doyal et Gough donnent des « satisfiers » , i.e. des éléments qui permettent de satisfaire les besoins humains (A Theory of Human Need, Len Doyal and Ian Gough, 1991).

(3) Cf. les écrits de John Ruskin, notamment sa critique majeure de l’économie politique de son temps, Unto This Last.

(4) Cité par Serge-Christophe Kölm, Justice et équité, Monographies du séminaire d’économétrie, VIII, CNRS, Paris, 1972, page 12.

(5) Pour reprendre la formule d’un des personnages de La petite voleuse, le film réalisé en 1989 par Claude Miller.

(6) Sans sombrer dans le discours apocalyptique, le film réalisé en 1974 par Richard Fleischer,  Soleil vert, illustre bien à quelles conséquences ultimes pourrait conduire un tel scénario. 

Publié dans SERIEUX - S’ABSTENIR

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